Dans son atelier baigné de lumière matinale, à quelques pas du lagon turquoise, Joana Lagesse déploie un art sans prétention. "Je rêvasse, je prends des canevas, je dessine des formes et je mets des couleurs. Rien de très intellectuel", confie cette créatrice qui préfère parler de "peintures" plutôt que "d'œuvres".
Les fleurs, les poissons, les chats et les femmes peuplent ses compositions vibrantes, humanisant le paysage tropical qui l'entoure. Multi-passionnée, elle navigue entre peinture, écriture et yoga, rejetant toute classification rigide de l'art. "Je ne sais même pas si je suis vraiment artiste", avoue-t-elle avec franchise.
Quand elle peint, Joanna La Gesse entre dans "un espace léger et ludique" où le temps ralentit. Un état d'ébriété créative qui lui permet de "célébrer cette étonnante expérience de la vie", nourrie par la beauté de son île, entre "nuages paresseux" et "musique intermittente des feuillages dans le vent des tropiques".
Si vous deviez vous présenter, que diriez-vous ?
On peut se tutoyer ? C’est plus sympa. Je suis multi passionnée. J’ai un tas d’idées. J’ai tout le temps envie de créer des choses.
Y a-t-il eu un moment décisif où tu as décidé de suivre ta voie en tant qu'artiste ?
Décisif non. C’était un long moment. Celui où on te fait comprendre que tu dois travailler et faire quelque chose de ta vie. Et tu dois te décider ! 😅 J’ai pensé qu’artiste ce serait la meilleure option pour me donner la liberté d’expression dont j’ai besoin. Mais je n’ai pas pensé à comment on en faisait un travail.
Peux-tu nous parler du processus de création de tes œuvres ?
Je n’aime pas utiliser le mot œuvre. Ce mot comprend aussi le travail de toute la vie d’un artiste. J’aime mieux parler de mes peintures. Mon processus est très simple. Je rêvasse et puis, je prends des canevas, du papier, de l’acrylique, de l’eau. Je dessine des formes et je mets des couleurs dedans ou autour. Rien de très intellectuel. Pas de concept à décrire sur deux pages. Bref, je raconte des histoires simples. La nature m’inspire. Je nous vois en elle donc je l’humanise dans mes créations. Mes sujets préférés sont les fleurs, les poissons, les chats… Et les femmes aussi.
Pour quelle œuvre d'art ou création aimerais-tu que l'on se souvienne de toi ?
Aucune idée. Je ne crois pas que j’aie déjà créé quelque chose qui mérite qu’on s’en souvienne.
Comment définirais-tu la beauté ?
La beauté, c’est une forme d’esthétisme conditionnel et conditionné. La beauté, c’est ce que le regard, l’esprit ou le cœur trouvent joli, selon leurs codes et influences La beauté des gens n’a pas les mêmes références que la beauté des choses ou la beauté de l’art. On peut trouver une personne belle selon les critères à la mode et on peut trouver beau un vieux tronc d’arbre tordu et écorché. Une personne marquée et abimée au-dehors comme au-dedans ne plait généralement pas et un bel arbre pourrait avoir moins d’intérêt que le tronc texturé par l’usure du temps qui deviendrait sculpture. Le portrait d’une personne pas très jolie pourrait aussi être une peinture sublime. C’est un sujet dont on pourrait discuter longtemps.
As-tu une photographie ou une peinture préférée qui t'inspire ?
Non. Pas une peinture ou une photo. Par contre, j’aime les sculptures de Niki de Saint Phalle et Tinguely et la fontaine qu’ils ont créée à Beaubourg.
Quel est ton plus grand plaisir dans la vie ?
J’ai plutôt des petits plaisirs. Du coup j’en ai plein ! Marcher pieds nus, m’allonger sur la plage, nager dans notre lagon turquoise, prendre une tasse de thé, rencontrer de nouvelles personnes, rire…
Quel artiste (mauricien ou étranger) du passé aimerais-tu rencontrer ?
Aucun. Je ne ressens pas le besoin de rencontrer un/e artiste dont j’aime les créations. Son travail m’apporte tout ce qu’il faut. Qu’il s’agisse d’une réflexion ou d’une émotion ... Eventuellement je prendrais un thé avec Malcolm de Chazal. Parce que j’aime le thé et les illuminés. Mais je crois qu’il m’énerverait vite. Les intellectuels m’ennuient après dix minutes. Je suis beaucoup dans ma tête et c’est agréable d’en sortir. Du coup, les gens terre à terre me rassurent. Mais je ne perdrais pas trop de temps avec eux, non plus. J’aime bien être seule avec mon imagination. Je m’amuse en ma compagnie.
Interagis-tu avec le monde numérique/la technologie dans ton travail ?
Pas dans la peinture pour l’instant mais dans d’autres domaines, oui.
As-tu déjà eu un moment où tu as entièrement remis en question ta carrière ?
Tout le temps. Je ne sais même pas si j’ai une carrière et si je suis vraiment artiste. Ou autre chose ? J’écris aussi, j’enseigne le yoga, je crée des carnets...Pour les puristes, je ne suis probablement pas une artiste.
Quelle est ta routine quotidienne lorsque tu travailles ?
Un peu désordonnée et je n’en suis pas fière. J’essaie d’y remédier. Je travaille par phase et par projets. Et sur plusieurs peintures en même temps. En ce moment, je peins plutôt le matin dans mon atelier-bureau parce que la lumière entre dans la maison. Je me prépare des boissons stimulantes pour prendre de l'élan. J’alterne le thé, le café avec des carrés de chocolat.
Quels conseils donnerais-tu à un jeune artiste qui voudrait suivre tes pas ? Je ne me sens pas capable de donner des conseils car j’en ai moi-même besoin. Et je ne conseillerais pas de suivre mes pas. Je ne vis pas encore de mes créations.
// PHOTOS : Karl Ahnee
Pourquoi aimes-tu ce que tu fais ?
Parce que j’aime raconter des histoires. Avec des formes, des couleurs et des mots. J’aime partager mes découvertes personnelles, mes lubies et mes ressentis. La peinture, c’est, pour moi, une façon de célébrer cette étonnante expérience de la vie.
Quand je peins, je me retrouve dans un espace léger et ludique. Le temps ralenti et une forme de douceur s’installe. Pinceau en main, je peux fredonner de manière répétitive le refrain d’une chanson, comme un disque rayé, pendant des heures. C’est un état d’ébriété créative. Il y a quand même des moments de frustration quand je n’arrive pas à créer ce que je souhaite. Ce n’est pas parce qu’on fait ce qu’on aime que c’est facile à faire.
Y a-t-il un avantage à être une femme artiste ?
Je ne pense pas. Mais tous les artistes ont des qualités féminines comme une grande sensibilité, de l’intuition et de la réceptivité.
Un compliment qui te fait fondre ?
Les compliments ne me font pas fondre. En ce qui concerne mon travail, si on me fait un compliment sincère, ça me réconforte dans l’idée que quelqu’un me comprend, peut-être, un peu.
À quel point l’île Maurice est une source d’inspiration pour toi ?
Le paysage de l’île m’inspire. Il est joyeux, là où je vis, à la « campagne ». J’habite à quelques minutes de la mer. Je suis souvent dehors, entourée par les arbres, les fleurs et les oiseaux. J’aime observer la texture du ciel et l’eau bleue verte du lagon. J’aime voir se promener, sur l’horizon, les nuages paresseux ou fiévreux. J’aime regarder la danse cyclique de la lune et du soleil. J’aime être surprise par la musique intermittente des feuillages dans le vent des tropiques.