Majestueuse et dérangeante à la fois, elle trône désormais face à la Banque Nationale du Canada. Haute de vingt pieds, la sculpture « Le Chant du Dodo » de l'artiste Myfanwy MacLeod s'inscrit dans le paysage urbain montréalais comme un mémorial à l'une des extinctions les plus emblématiques de l'histoire moderne.
Lorsque la Banque Nationale a sollicité l'artiste pour concevoir une œuvre destinée à sa collection, celle-ci s'est immédiatement inspirée de l'époque victorienne, en parfaite cohérence avec le parc Michel-Bélanger, lui-même conçu dans l'esprit des squares victoriens de Montréal. Le choix du dodo, cet oiseau disparu à la fin du XVIIe siècle, ne doit rien au hasard.
« Plusieurs éléments convergent autour de cette période », explique MacLeod. « En 1865, Lewis Carroll publiait Alice au pays des merveilles, où figure cet animal. Simultanément, Charles Darwin sensibilisait le public aux questions environnementales, un sujet qui a profondément influencé mon travail. »
Derrière la silhouette presque caricaturale de cet oiseau incapable de voler se cache une réflexion plus profonde sur notre rapport à l'altérité. « J'ai voulu utiliser une créature maladroite pour susciter l'empathie », confie l'artiste. « Le dodo a cette capacité de nous rappeler ce qui a été marginalisé. »
Une extinction symptomatique
Originaire de l'île Maurice, le dodo a disparu à la fin du XVIIe siècle, victime de la destruction de son habitat, de la chasse et des tueries délibérées perpétrées par les colons néerlandais. MacLeod rappelle que ces oiseaux, n'ayant jamais connu de prédateurs, n'éprouvaient aucune crainte envers les humains, ce qui leur valut d'être considérés comme stupides.
« D'une certaine manière, on l'a tenu responsable de sa propre disparition », souligne-t-elle avec amertume. « C'est un mécanisme que nous utilisons pour rationaliser toutes sortes de crimes terribles, non seulement contre les oiseaux et autres créatures, mais aussi contre l'humanité elle-même. C'est une forme de démonisation. »
Une œuvre accessible au cœur de l'espace public
L'œuvre de MacLeod fait partie d'un ensemble de six sculptures installées à la Place de la Banque Nationale. Ces pièces ont été sélectionnées par un comité composé d'experts en art, d'architectes et de paysagistes.« Le Chant du Dodo évoque pour moi l'époque dans laquelle nous vivons », affirme Jo-Ann Kane, conservatrice de la collection de la Banque Nationale, l'une des plus importantes collections d'art d'entreprise au Canada. « Elle nous incite à réfléchir à la protection des oiseaux, au fondamentalisme. Il y a tant de façons d'aborder cette œuvre, mais elle me fait aussi sourire. »
Diplômée en sculpture de l'Université Concordia et titulaire d'une maîtrise de l'Université de Colombie-Britannique, MacLeod s'intéresse particulièrement à l'art public pour son accessibilité. « Beaucoup de gens sont intimidés à l'idée d'entrer dans une galerie d'art, surtout dans des espaces d'art contemporain », observe-t-elle.
Entre démocratisation et privilège
L'artiste s'est toujours intéressée aux monuments et à la monumentalité. « Autrefois, les monuments étaient réservés à l'élite », rappelle-t-elle. « Ils créaient ces monuments à leur propre gloire et à leurs grands exploits. » Si nombre de monarchies bâtisseuses de monuments sont tombées, la nature conflictuelle des espaces publics demeure, selon elle.
Si l'art public est accessible, situé dans des espaces partagés et disponible pour un public diversifié, il est souvent commandé, ce qui signifie que seuls ceux qui sont financièrement privilégiés peuvent se le permettre, explique-t-elle.
Selon Lesley Johnstone, membre du comité de sélection et ancienne directrice des affaires curatoriales du Musée d'art contemporain, la statue est à la fois drôle et abandonnée, solitaire et majestueuse. « Myfanwy travaille avec la culture populaire d'une façon très singulière », observe Johnstone. « Son travail est très intelligent mais aussi plein d'humour. Sa pratique comporte une dimension critique – sur ce que l'art devrait être, sur ce que le monde devrait être – qui lui est propre. »
À l'heure où la sixième extinction massive des espèces s'accélère sous l'effet des activités humaines, « Le Chant du Dodo » résonne comme un avertissement silencieux. Un rappel monumental que l'ignorance et l'arrogance peuvent conduire à l'irréparable.
Source : https://thelinknewspaper.ca/